De Kathmandu au sommet Island Peak, à 6 189 mètres d’altitude, le chemin a été – je peux le dire – difficile. Récit de ces deux semaines d’aventures au cœur de l’Himalaya, dans la région de l’Everest (Khumbu).

 

 

Réveil au camp de base de l’Island Peak

Mon réveil sonne après quelques heures de repos, mais j’étais déjà réveillé depuis 15 minutes. Il est 23h30 et je suis tout excité. J’attrape mon portable et sort la tête de mon sac de couchage. Je réveille Ana, l’espagnole qui dort à côté de moi dans la tente. Les quelques mots que l’on échange créent de la fumée. Il doit bien faire -5/-10°C et la surface intérieure de la tente a un peu gelé. Je m’extrais comme je peux de mon sac de couchage, presque déjà entièrement habillé : je porte une sous-couche technique, un pantalon Gore-Tex, une polaire et un bonnet. J’enfile alors ma doudoune et vais me promener un peu parmi les autres tentes du camp de base. Il n’y a qu’une seule tente qui diffuse sa lumière à travers les toiles jaunes. La silhouette sombre des montagnes contraste avec le scintillement des étoiles dans le ciel dégagé. Je m’assois sur une pierre et reste contemplatif de ce paysage pendant un moment.

Le froid ? Quel froid ? Je bouillonne au plus profond de moi, je ne le ressens donc pas ! Cela fait presque 6 mois que j’attendais ce jour-là. Ce tour du monde, ça n’est pas juste une année de cocktails à la plage ou de rencontres cools dans les auberges de jeunesse. Non, je l’ai dit depuis le début : ce voyage est l’occasion d’apprendre, de vivre de nouvelles expériences et de se dépasser. Or, aujourd’hui, c’est justement le plus gros challenge jusqu’à présent : je vais essayer d’escalader l’Island Peak (encore appelé Imja Tse), une montagne dont le pic se trouve à 6 189 mètres d’altitude.

Je suis de retour dans la tente, assis en tailleur, et le cuisinier Sherpa nous amène du thé noir avec un bol de muesli avec du lait chaud. Normalement fan de muesli, je n’arrive pas à le finir. Cela peut être dû à l’altitude. Après tout, on est à 5 100 mètres et il est commun d’avoir une perte d’appétit. Mais il me faut de l’énergie : je me force comme je peux. Avec Ana, nous comprendrons plus tard que c’était une erreur : on a eu de l’acidité dans l’estomac toute la journée.

 

 

Crapahuter, crapahuter, crapahuter

Peu importe, il est 1h15 du matin, et nous commençons la montée. Bottes d’alpinisme, lampe frontale, gants, bonnet, baume à lèvres, sac à dos minimaliste : c’est parti !

Le ciel est magnifique et le début est facile. Après une vingtaine de minutes, ça commence à grimper. Notre guide Sherpa, Baboo, mène l’expédition. On s’arrête régulièrement pour attendre Ana qui marche un peu plus lentement. Le rythme est parfait pour moi, et ces pauses me permettent de reprendre ma respiration. La plupart du temps, dès qu’elle nous rattrape, on repart directement. D’après Baboo, si l’on s’arrête trop longtemps, on risque d’attraper froid et le mal aigu des montagnes, qui commence par des maux de tête, s’empire lorsque des vomissements arrivent et peut entraîner la mort par œdème pulmonaire et cérébral s’il n’est pas pris en compte assez tôt. De plus, il ne faut pas traîner, car la montagne devient de plus en plus dangereuse au fur et à mesure que la température s’élève. Au loin, on entend en effet de temps à autres des avalanches et des glissements de terrain. Attention cependant, si l’on grimpe trop vite, notre corps aura plus de mal à s’acclimater et c’est le même résultat : mal aigu des montagnes.

Après quelques heures à marcher parmi des petites pierres arrivent les grosses pierres. Ici, on utilise les mains pour grimper et garder l’équilibre. Des pierres se délogent parfois sous nos pieds, mais heureusement, lorsque l’on doit longer ou escalader des murs de pierres, le sol est stable, sans quoi la chute serait très douloureuse. Je dois avouer que pendant la montée, mon faux pantalon The North Face acheté à Kathmandu s’est déchiré à l’entrejambe et la couture de la ceinture a lâché. Pour un pantalon qui taillait déjà grand, j’ai eu le bonheur de devoir le remonter toutes les 10 minutes jusqu’à la fin de la journée.

Cette partie est longue est fatigante. Les pierres sont froides et le froid commence à pénétrer à travers les gants. Heureusement, mon corps produit de la chaleur et combat ce froid. Enfin, après 5h de marche, la lumière commence à se diffuser et on arrive à 5 800 mètres juste avant le lever de soleil.

 

 

Première partie d’alpinisme

Le glacier

Nous sommes à présent au « Crampon point », et depuis une dizaine de minutes, la neige a commencé à recouvrir les pierres, les rendant glissantes. Heureusement, à partir de maintenant, il n’y a plus de pierres. À la place, on doit traverser un glacier. On chausse alors nos crampons par dessus les bottes d’alpinisme, on met en place notre harnais et notre casque. Baboo, Ana et moi nous attachons les uns aux autres avec une corde. À notre harnais sont accrochés le mousqueton de sécurité, le jumar (poignée bloquante qui permet de grimper une pente à l’aide d’une corde) et le descendeur en huit (pour contrôler la descente en rappel).

Très rapidement, on utilise le mousqueton de sécurité et le jumar pour grimper à des cordes. Les premières pentes sont faciles, et la marche sur le glacier est plutôt plate. Cependant, aussi bizarre que cela puisse paraître, c’est pendant cette partie que j’ai eu de légers maux de tête et la nausée. Rien d’alarmant cependant : après 30 secondes de repos, la nausée a disparu. Les maux de tête se sont dissipés progressivement, même s’ils sont revenus à plusieurs reprises.

Le paysage du glacier est superbe : entre crevasses, glace, étendue de neige intacte et la vue des monts environnants au dessus de nuages, c’est sans aucun doute un paysage unique que je n’avais jamais vu et qui donne tout son sens au mot « expédition ».

 

L’échelle

Puis arrive la fameuse échelle dont j’ai appris l’existence quelques jours auparavant. Il s’agit en réalité de 5 échelles attachées les unes aux autres par des cordes qui forment un pont au dessus d’une crevasse profonde. Pour atteindre le sommet, pas le choix : il faut traverser cette crevasse. Deux cordes, dont les extrémités sont fixées au sol de chaque côté de l’échelle, servent de « rampes ».

Je n’attends pas, je sais ce que je dois faire. Je fixe mon mousqueton de sécurité à l’une des deux cordes que Baboo tend et je pose mon pied sur la première barre de l’échelle. À partir de ce moment, plus personne ne parle : on me laisse me concentrer. Le vent souffle sur mon visage et toute mon attention est concentrée sur mon équilibre et mon prochain mouvement. Mon estomac est noué dans un mélange de peur et d’adrénaline. Parfois, mon crampon reste bloqué sur un barreau de l’échelle, et je dois légèrement secouer mon pied pour le détacher. Les « rampes » m’aident à garder l’équilibre plus que je ne l’aurais cru et même si mes yeux sont fixés sur les barreaux, je ne sens pas l’appel du vide. Puis, après les 6 mètres de la traversée, me voilà arrivé de l’autre côté. Mon estomac se dénoue mais je sens encore l’adrénaline dans tout mon corps. Je me sens « vivant » et « éveillé » comme jamais !

 

 

En direction du pic !

Rapidement après l’échelle, nous sommes dans la partie à 6 000 mètres que les Sherpas appellent le « Popcorn ». Normalement, la neige forme des petites boules qui ressemblent à du popcorn, d’où le nom. Cependant, aujourd’hui, la neige est lisse. Une dizaine de tentes sont installées sur la neige, et les alpinistes qui ont l’intention de grimper l’Everest ou Lhotse dorment plusieurs nuits ici pour s’acclimater et escalader le pic comme « entraînement » pour ces autres sommets.

On voit à présent le sommet, environ 200 mètres plus haut que nous. Ça nous semble facile, mais Baboo nous prévient : on risque de mettre 2h pour atteindre le sommet. Oui oui, une heure pour grimper de 100m en moyenne, c’est ce qui nous attend. Et le temps devient de plus en plus brumeux et des flocons de neige commencent à tomber. On démarre donc l’ascension après un peu de repos.

Ça commence fort : les pentes sont entre 50° et 90°.La plupart du temps, je pense que c’était du 60°, mais lorsque l’on atteint 90°, c’est que l’on a un mur de glace devant nous et qu’il nous faut nous tirer avec le jumar en prenant appui comme l’on peut sur le mur pour atteindre le niveau supérieur. Cette fois-ci, je mène la marche, Ana est derrière moi et Baboo nous suit pour ne pas imposer son rythme. Tous les 2-3 coups de jumar, on reprend notre respiration. Je commence à sentir un peu le manque d’oxygène et ses effets sur mon épuisement.

D’autres groupes grimpent également le pic, et une sorte de bouchon se crée lorsque qu’un indien devant moi est tellement fatigué qu’il n’arrive plus à avancer depuis 5 minutes. La conversation qui suit entre lui et moi est digne de la scène finale d’un film :

Lui, à bout de souffle : « Passe devant moi, je ne peux plus continuer ! »

Moi, la gorge totalement sèche : « Non, tu peux le faire, on est tous fatigué ! »

Lui, après 1 minute de silence et avoir essayé sans succès de passer un de ces murs verticaux : « Je ne peux pas, pousse-moi ! »

Je n’avais pas le choix, je l’ai poussé par les fesses pour passer plusieurs gros obstacles jusqu’à la fin de la corde où je suis alors passé devant lui. Il est vraiment à bout et ses coéquipiers s’occupent de lui. Comme après chaque corde, je bois beaucoup d’eau, car je ne peux plus parler sinon. Pour notre petite expédition, nous continuons. Ana donne tout depuis le « Crampon Point » malgré des maux de tête un peu plus intenses que les miens. Elle assure !

Quelques cordes plus tard, Baboo reprend le lead pour la crête finale. Elle est assez large, mais les pentes de chaque côté ne rassurent pas forcément. À ce moment, seul le sommet compte. Je le regarde se rapprocher petit à petit, et puis j’entends Baboo dire « 2 minutes » ! Un coup de jumar, deux coups de jumar, trois coups de jumar. J’y suis. Merde, j’y suis !

Je fixe mon mousqueton de sécurité à une attache près des drapeaux de prières, et me tient debout sur le pic ! Ana arrive quelques secondes plus tard. D’un coup, sans prévenir, une énorme vague d’émotions arrive et m’arrache quelques petites larmichettes de bonheur. On est peut-être épuisé avec Ana, mais on est au sommet, à 6 189 mètres. On l’a fait !

 

Les Sherpas

Baboo, lui, fume une cigarette, assis sur le pic. C’est son « oxygène », nous dit-il. Il ne semble même pas fatigué. C’est presque son quotidien.

Après tout, pour Baboo, ce pic n’est pas grand chose. Il a grimpé plus de 60 fois l’Island Peak, a l’habitude également de faire d’autres sommets un peu plus faciles comme Mera Peak et Lobuche ! Puis il a escaladé l’Everest à 4 reprises. La dernière fois, en 2014, il a été pris dans une avalanche qui a tué 16 personnes.

Si je vous raconte cela, c’est pour illustrer à quel point les Sherpas, ce groupe ethnique qui vit principalement dans les montagnes de l’Himalaya, est résilient et fort. Dans des conditions climatiques et géographiques difficiles, ils sont les personnes derrière les exploits alpins le plus fous, à commencer par la conquête de l’Everest en 1953 par Hillary et Tenzing. Chaque expédition vers un sommet de l’Himalaya est organisée par les Sherpas, que ce soit les alpinistes, guides, cuisiniers ou porteurs.

 

 

Le danger des montagnes

Les montagnes de l’Himalaya ne sont pas clémentes. J’ai vu une énorme avalanche sur Ama Dablam, une des plus belles montagnes du trek qui m’a amené à Island Peak, ainsi que plusieurs glissements de terrain qui semblaient interminables.

Chaque année, plusieurs personnes meurent dans ces montagnes. L’altitude rend beaucoup de personnes malades et chaque jour, on entend au moins un hélicoptère voler pour rapatrier des blessés ou des personnes atteintes du mal aigu des montagnes. Lors de la redescente du pic, Ana a été atteinte par l’altitude et est tombée malade en quelques heures. La descente, déjà difficile pour moi qui était en bonne santé, a été un réel calvaire pour elle. J’ai également vu une femme avec des engelures aux pieds tellement grosses qu’il lui était impossible de marcher.

Bref, les montagnes sont dangereuses, ce qui ne fait que renforcer mon admiration pour les Sherpas qui évoluent depuis tout petits dans cet environnement.

 

 

Le trek

Pour arriver au camp de base d’Island Peak, il s’agit déjà d’un magnifique trek de plus d’une semaine !

Après avoir atterri à Lukla, l’aéroport le plus dangereux au monde étant donné sa piste de décollage et d’atterrissage d’à peine un peu plus de 500 mètres au milieu des montagnes, on doit suivre le chemin qui mène au camp de base de l’Everest jusqu’à un certain village nommé Dingboche, où l’on prend une direction différente pour Chhukhung. De Chhukhung, il n’y a que 2h/2h30 de marche vers le camp de base d’Island Peak.

J’ai fait l’ensemble du trek en portant l’ensemble de mes affaires et sans guide, la route étant évidente avec un peu de recherche. De plus, la plupart du temps, on échange avec d’autres guides sur la routes car il est commun de se lier d’amitié avec d’autres randonneurs !

 

La météo

La plupart du temps, le matin est assez dégagé et l’après-midi est plus couvert, avec du brouillard ou de la neige. Il arrive cependant que des matinées soit tout aussi couvertes que les après-midi. Assez bizarrement, la neige ne tient pas très longtemps en dessous de 5 500 mètres d’altitude à cette période de l’année.

Du coup, pour profiter du beau temps pour trekker, la plupart des randonneurs se lèvent aux alentours de 6h du matin pour commencer à marcher vers 7-8h.

 

Les logements

La plupart des nuits, je dormais dans des chalets (« lodges » ou « teahouses ») où il n’y avait presque pas de chauffage, où l’électricité (d’origine solaire) était payante et où l’accès à Internet était soit inexistant, soit vendu à un prix exorbitant (le réseau téléphonique ne fonctionne bien évidemment presque pas !).

Ainsi, avant d’aller se coucher entre 19h et 21h dans des températures négatives, tout le monde se rassemble dans la salle commune du chalet où des bouses de yak brûlent pour réchauffer les personnes et faire bouillir de l’eau. C’est l’occasion pour les voyageurs d’échanger sur l’état des routes et cols, de raconter leurs aventures ou leurs projets dans les montagnes ou simplement de jouer à des jeux de cartes.

La nourriture est presque la même chaque jour : muesli, porridge ou pain tibétain le matin, Dal Bhat le midi (du riz et une soupe de lentille, pour lesquels on a le droit d’être resservi !) et Dal Bhat ou nouilles fries aux légumes le soir.

Concernant l’hygiène, on entend partout que pendant les treks, il n’y a « no toilet, no shower ». En réalité, il y a souvent les deux, mais les toilettes ne sont pas souvent très propres et sont en mode squat. Pour les douches, on peut toujours prendre des douches froides à l’eau des montagnes au risque de tomber malade ou alors payer le prix fort pour une douche chaude si le chalet a assez de gaz pour chauffer l’eau (c’est pas gagné, il faut se rappeler que tout ce qui arrive arrive sur le dos d’un porteur ou d’un yak). Du coup, la plupart des gens optent pour une hygiène basée sur le lavage aux lingettes pour bébé. Ça n’est pas le top, mais on fait avec ce que l’on a !

 

Sur la route

Pendant le trek à proprement dit, les paysages changent presque tous les jours. Alors que les premiers jours étaient principalement de la randonnée dans les forêts, dès que nous avons passé le village de Namche Bazaar, nous pouvions voir les plus hautes montagnes de la région de Khumbu (voire du monde) que nous pouvions bientôt reconnaître : Ama Dablam, Makalu, Lhotse, Lobuche, Gokyo et bien sûr : l’Everest qui domine le monde à 8 848 mètres !

Presque chaque jour, des drapeaux de prières et des mantras (sorte de maximes bouddhistes ou hindouistes) étaient visibles et ajoutaient une touche spirituelle à certains moments ou paysages.

Il est commun de voir des guides et des porteurs, qui transportent des provisions pour les chalets ou les sacs des voyageurs. Certains porteurs portent jusqu’à 70 kg sur des kilomètres, avec pour seule aide un petit bâton en forme de T et des cordes sur lesquelles tirer s’il y a besoin de rééquilibrer leur charge.

Des « jobkes » et des yaks portent également des charges. Sur la route, mieux vaut leur laisser le passage : dans le passé, ils ont déjà envoyé des gens en dehors des chemins.

Passé 3 500 mètres, la randonnée prend un rythme plus lent car nous sommes limités par l’altitude. En effet, notre corps a besoin de temps pour s’acclimater à la densité plus faible d’oxygène dans l’air et cela nous empêche de faire de longues distances. Il y a même des jours d’acclimatation où l’on reste pendant une journée au même endroit. Cependant, la plupart du temps, ça n’est pas pour se reposer mais pour monter des collines ou des montagnes pour permettre à notre corps de mieux s’adapter à l’air environnant et créer des globules rouges.

 

Mon expérience au Népal a principalement tourné autour de ce trek et de l’ascension d’Island Peak. Contrairement aux autres pays jusqu’à présent, il y a eu beaucoup moins de visites culturelles. Mais un voyage seul au Népal est l’occasion rêvée pour relever de tels challenges. Une chose est sûre, cependant : si je reviens au Népal ou si je fais une autre expédition d’alpinisme, je m’achèterai un vrai pantalon !

 

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